Dimanche 24 septembre 2006 7 24 /09 /Sep /2006 18:36

Publié dans : BILLETS D'HUMEUR
Le retour me semble interminable.
Je marche dans la rue, trainant derrière moi mon invisible queue de saurien.
Je n'ai qu'une seule crainte : celle de croiser un regard.
Alors je prends mon mal en patience et me force à garder les yeux collés au macadam.
Parce qu'il est 18h32 et que j'ai une furieuse envie de mordre.

Mordre.
Oui, mais pas n'importe quoi.
Quelqu'un.
Un semblable.
Un congénère.
Envie de me faire les quenottes, comme un nourisson.
Parce que ça démange.
Mordre.
Un bras d'haltérophile.
Mais ce sont des choses qui ne se font pas.
Une cuisse de meneuse de revue.
Une main de pianiste.
Un mollet de footballeur.
Rien à voir avec du cannibalisme ou un truc de ce genre.
Je suis pas bloqué dans les sommets enneigés de l'Himalaya après un accident d'avion, condamné pour ma survie à me remplir l'estomac des restes de mes compagnons d'infortune.
Non, rien de tout ça.
C'est un truc qui vient du ventre.
Un truc qui vient des tripes et qui remonte vers la mâchoire.
Une sorte de colère intérieure qui demande à sortir, à se manifester par le biais de mes dents.
Comme une envie de sortir de mes gonds, de me précipiter sur le premier type échoué sur mon chemin et de lui planter mes crocs dans le lobe de l'oreille, avant de recracher sur le bitume le minuscule et ridicule morceau de chair sanguinolente. Façon Tyson versus Hollyfield.

Je traverse le hall de mon immeuble en priant pour ne recontrer personne, et surtout pas la concierge.
Pas le moment de venir me prendre la tête avec ses histoires.
Hier, elle se plaignait justement que les gens de la résidence ne font plus que se croiser.
"L'esprit communautaire s'est perdu, on ne serre plus les coudes, il n'y a plus d'échange, vous voyez ?"
En fait, elle m'a très vite saoulé.
Elle ferait beaucoup mieux de s'occuper de son paillasson. Question de survie.
J'appelle l'ascenseur.
Si par malheur elle apparaissait à l'entrebâillement des portes, ma gardienne pourrait bien repartir illico-presto en beuglant, les marques de mes incisives - voire de mes prémolaires - imprimées sur son avant-bras charnu.
Les portes s'ouvrent.
RAS, le champ est libre.
Je m'engouffre à l'intérieur, mais je ne suis pas encore en sécurité.
Je commence à me ronger les ongles.
Et quand il n'y en a plus...
Se ronger la peau autour.
Premier étage.
Puis se ronger les lêvres et l'intérieur des joues.
Transférer l'angoisse sur son propre corps.
Pour se sentir vivant.
Comme cette fille dans le reportage l'autre soir.
Deuxième étage
Les brûlures à la bougie.
Les coupures à la lame de rasoir.
Les aiguilles de couturières plantées sous la peau.
Troisième étage.
Et les prises de sang, encore et encore.
S'il y a ce sang qui sort de mon corps, c'est que je suis vivante, elle disait.
Quatrième étage.
Mon étage.
Je jaillis de l'ascenseur, ouvre la porte de mon appartement d'un geste empli de dextérité, me projette à l'intérieur et referme aussi sec.
Me voilà de retour dans ma forteresse imprenable.
Je soupir.

Dans la salle de bain, je me veux rassurant.
Je me passe une giclée d'eau sur le visage et lève la tête vers mon reflet, les mains posées de chaque côté du lavabo.
"Tu m'as l'air bien embrouillé. Besoin de vacances."
Mon interlocuteur me fixe d'un oeil éteint.
En cette fin de journée, je n'ai plus les idées vraiment claires.

Nécessité de se rabattre sur autre chose.
Grandes enjambées en direction du frigo.
Je me dis que je dois manquer de viande rouge.
Alors je me prépare un steak de boeuf.
Et c'est ce que j'ai de mieux à faire.
Parce qu'on ne peut décemment pas mordre les gens.
A moins qu'ils le demandent.
Je regarde le premier morceau de steak piqué au bout de ma fourchette.
Et je l'engouffre.
La mastiquation est un pur bonheur.
C'est ça que j'attendais.
Me venger du poids parfois insoutenable de la vie.
Me soulager d'une autre journée sans saveur.
Me purger de la toxicité du monde extérieur.
Oublier.
Un peu.
Oublier, l'espace d'un instant, la frustration de n'être que ce que je suis.
Un homme parmi tant d'autres.
Un individu moyen.
Un bon p'tit consommateur qu'on a programmé.
Change de femme, de lotion après-rasage ou de religion, et tout ira mieux.
Je cherche un sens à ma vie, et c'est plutôt l'angoisse.
J'avale le dernier morceau de viande et laisse choir lourdement mon derrière d'occidental modèle au fond de mon canapé suédois.
J'allume ma boîte à image avec mon phallus à pile et me roule une cigarette.
Ce soir, j'ai le sentiment que mon vingt-et-unième siècle est légèrement mal engagé.



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